La greffe du temps des Romains

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patrice a écrit le 11/01/2006 09:04
PALLADIUS, ou la greffe du temps des Romains

Dans les dédales d'une brocante, je suis tombé sur un vieil ouvrage, édité pour la dernière fois au XIXè siècle, de l'auteur Romain Palladius (IVè siècle). Dans son "Economie rurale", il nous livre un poème en vers élégiaques en hommage à la greffe. On y découvre que les Romains utilisaient des portes-greffes atypiques : par exemple du pommier greffé sur du saule, du cerisier sur du peuplier, du citronnier sur du poirier !

Je laisse Palladius vous conter cela :


Poème sur la greffe

Gloire à l'amitié, digne confident des secrets de mon âme, Pasiphile, les quatorze livres que j'ai écrits sur l'économie rurale, sans m'astreindre aux lois de la mesure et du rythme poétique, ces humbles essais qui n'ont d'autre parure que la simplicité des champs, ont obtenu l'accueil empressé de ton affectueuse bienveillance : tu les honores de ton estime, de tes éloges, de tes suffrages. Enhardi par le succès, j'ose offrir ce petit poème. Trop heureux s'il peut aussi mériter aussi ton approbation !

Ma muse entreprend une noble tâche : elle va chanter les savantes merveilles de l'agriculture. Je veux, par une sorte d'hymen, unir les arbres fertiles pour doter les rejetons de leur beauté rivale ; je veux couvrir d'un double feuillage leurs branches assorties, et parer ainsi leurs productions de différents ombrages ; je veux, par une heureuse alliance, mêler des sucs délicieux, et parfumer les fruits d'une double saveur. Je ferai connaître les arbres qui peuvent marier leurs rameaux hospitaliers, et couronner leurs fronts d'une chevelure adoptive.

Le roi du ciel, qui dirige le cours des astres radieux, qui a fixé la terre et imprimé le mouvement aux flots, aurait pu, sans doute, couvrir les arbres de fleurs différentes et orner leurs têtes de divers feuillages ; mais, daignant ennoblir mes travaux, il a permis à l'art de créer une nature nouvelle.

C'est une entreprise laborieuse dont se charge ma muse ; mais la difficulté fait seule le mérite de ce petit ouvrage. Si l'ardeur de la cavale rapide mêlée à l'indolence de l'âne, ne donne qu'un rejeton stérile dans lequel s'éteint une race féconde, et qu'ainsi la puissance de la reproduction se fait défaut à elle-même, pourquoi l'improductif arbuste ne s'enrichirait-il pas des bourgeons qu'on lui confie? Pourquoi sa tête ne brillerait-elle pas d'une couronne étrangère? J'exposerai la doctrine des anciens agronomes, et je suivrai scrupuleusement leurs préceptes sacrés.

Dans l'origine, le génie de l'homme inventa plusieurs sortes de greffes, et les soumit à de savantes mains. Tout arbre dont la tête se pare d'une chevelure étrangère, apprendre de trois manières à porter le dépôt qui lui est confié : ou l'on entr'ouvre l'écorce par une entaille, ou l'on fend le bout d'une branche pour y insérer un germe nouveau, ou, à la place d'un bourgeon vermeil, on inocule un bourgeon étranger que l'ont tient captif sous de flexibles liens.

Ce fut Thèbes qui la première sut greffer la vigne consacrée à Bacchus, et qui en gonfla les grappes de sucs étrangers. La vigne enlaça de ses rameux fertiles les bourgeons adoptifs, et, en croissant elle-même, les nourrit entre ses bras. Ses pampres régénérées ombragèrent ainsi les restes d'un feuillage déchu, et plièrent sous le poids du dieu qui les fécondait.

Les rameux de l'arbre de Pallas embellissent les chênes des forêts, et la superbe olive ennoblit des fruits sauvages. Le stérile olivier féconde l'olivier fertile, et lui apprend à porter des trésors qui lui étaient inconnus.

Le poirier prête volontiers sa blanche parure de fleurs à différents arbres, et se plaît à les enlacer des noeuds de l'amour. Tantôt il enlève à ses frères sauvage leur appareil menaçant ; tantôt à l'aide d'un rameau fertile, il allonge la tête arrondie du pommier, et courbe les branches du frêne sous un poids nouveau. Il se marie même à l'amandier, dont il amollit l'écorce, et lui enseigne à mûrir de plus gros fruits. Il enrichit le stérile prunellier, l'orne improductif, et leur fait aimer une parure étrangère. Sa greffe change la nature des produits du cognassier, et de leur union naît un fruit d'une exquise saveur. Il dépouille le châtaignier de sa bogue épineuse, et lui substitue un fardeau plus doux. Il arrache au belliqueux néflier sa piquant armure, et, sous une paisible écorce, en étouffe les pernicieux desseins. Il peut, dit-on, s'unir au grenadier et s'enorgueillir du vif éclat de ses fleurs.

Les grenadiers dédaignent toujours une sève étrangère et un feuillage emprunté. Ils régénèrent leurs produits en échangeant eux-mêmes leurs propres germes, et se plaisent à étaler la pourpre de leur famille.

Le pommier greffé élève promptement ses longs rameaux vers le ciel. Il aime à s'unir au poirier. Sa nature le porte à abandonner aux forêts ses moeurs sauvages, et il est fier de voir ses productions ennoblies. Il polit les prunelliers épineux, les chênes armés de dards, et revêt leurs jeunes têtes d'un élégant feuillage. Il sait, au moyen d'un suc délicieux, grossir le volume de la corme, et la mettre à la portée des mains avides. Il permet volontiers au saule d'usurper son nom, et embellit de ses fleurs cet arbre chéri des Nymphes. Il force le platane, aimé de Bacchus, à étaler une fécondité vermeille. Le pêcher s'étonne de son nouvel ombrage, et la chevelure du peuplier se pare de produits éclatants de blancheur. La nèfle lui obéit, et, dépouillant ses entrailles de pierre, elle rougit et se gonfle d'une blanche liqueur. A la place de ses bogues épineuse hérissées de dards, qui renferment un germe en leur sein, le châtaignier se couvre de fruits dorés.

Le pêcher donne lui-même à ses branches un meilleur fruit, et peut s'unir au prunier. Il couvre l'amandier de son léger feuillage, et acquiert ainsi lui-même plus de vigueur.

Elevé au-dessus de ses rivaux par ses fruits dorés, le cognassier ne demande l'hospitalité à aucun, et dédaigne fièrement une enveloppe étrangère. Il sait que nul arbre ne peut ajouter à la beauté de ses produits ; et, n'ouvrant qu'à lui seul la couche nuptiale, il se contente de maintenir la noblesse de sa race.

Le néflier s'allie sans péril au poirier sauvage, dont les fruits acerbes rivalisent d'âpreté avec les siens. Ainsi revêtu d'une double armure, il devient plus terrible, et repousse cruellement les mains trop avides.

Le citronnier échange aussi ses rameaux avec le mûrier, qui les nourrit sous son écorce. Uni au poirier, il lui enlève ses funestes épines, et le parfume de fruits savoureux.

Le prunier se greffe lui-même et communique son heureuse fécondité à tous ses rejetons. Il désarme les fruits du châtaignier, et en fortifie les rameux quand il fixe chez lui ses pénates.

Les carouges apprennent à s'amollir au moyen d'un suc vert, et nourrissent tous les fruits dans leur sein.

Le figuier détermine les mûres à quitter leur couleur noire, et fait la loi aux branches dont il s'est emparé. A son tour, il s'étonne de l'accroissement qu'il doit à une sève féconde, et se réjouit de voir ses fruits excéder leur volume ordinaire. En s'unissant au superbe platane, dont les fertiles rameaux, chéris de Bacchus, ombragent nos tables d'un large feuillage, le figuier acquiert une belle proportion qu'il conserve sous son heureuse écorce, et se plaît à enrichir le sein où il fut adopté.

Le figuier marie sa sève à celle du mûrier, et alimente lui-même le germe qu'il lui présente. Le frêne prête ses branches à ce frère avide, et, tout rougi de sang, redoute ses nouveaux rejetons. En colorant le hêtre superbe et le vert châtaignier, dont le fruit est armé d'une forêt de dards, le mûrier leur apprend à noircir leurs fruits, et à se gonfler de sucs nouveaux. Le térébinthe odorant s'allie au mûrier, et de leur hymen naît un fils qui reproduit les qualités de ses pères.

Le sorbier augmente par la greffe le volume de ses fruits, et fait plier ses branches sous un brillant fardeau. Il dépouille le prunellier de ses épines meurtrières, et en cache les pointes sous une douce écorce. Il se plaît à confondre ses trésors avec les coings dorés, et aime à usurper des richesses étrangères.

Le cerisier se greffe sur le laurier, et, forcée d'être mère, Daphné rougit de ses enfants adoptifs. Il contraint le platane au vaste ombrage et le prunier hérissé de dards à ceindre leurs têtes de ses superbes rubis. Il orne aussi le peuplier de dons qui lui étaient inconnus, en répandant sur ses blancs rameaux un éclat vermeil.

Greffé sur le prunier, l'amandier couvre de ses fleurs hâtives ses branches embaumées. Enté sur le pêcher, il change en une dure écale la molle pulpe de ses fruits. Il arrondit légèrement la forme oblongue des carouges, et enrichit leurs feuilles sauvages d'un suave parfum. Il arrache au châtaignier ses armes cruelles, et lui fait admirer un fruit doux au toucher.

Le pistachier se greffe également sur l'amandier, et ajoute à sa valeur par la petitesse de ses produits.

Le térébinthe le couvre aussi d'un manteau de famille, et lui prête, pour l'ennoblir, une chevelure adoptive.

Le châtaignier superbe féconde le saule, ami des fleuves, et acquiert de la force au sein des eaux.

Le grand noyer s'empare du feuillage de l'arbousier, et lui donne des fruits protégés par une double écorce.

Quant aux autres faits que le temps et l'expérience pourront nous révéler, de nouvelles leçons te les feront connaître. Ma faible muse en a dit assez pour guider la main de l'agriculteur. En lisant ces préceptes rédigés au milieu des durs hoyaux, tu trouveras peut-être que la poésie en tempère l'âpreté.

Message modifié 1 fois ; la dernière fois le 08/03/2006 12:50 par patrice
patrice a écrit le 17/01/2006 17:41
Est-ce que certains d'entre vous vont tenter des expériences relatées dans cet écrit?

Pour ma part je vais essayer la greffe en fente de pommier sur saule... Je ne manquerai pas de vous tenir informé des résultats !
hendy a écrit le 17/01/2006 19:26
J' ai essayé plusieurs fois et si tu t' éloignes des genres rapidement la nature te met au pas.. exemple.. famille des rosacées, genre.. Malus(pommier), Pyrus(poirier), Sorbus(sorbier),Crateagus(aubépine).. on peut tous les greffer sur Pyrus(poirier mais la résistance à ses greffes dépasse rarement 5 ans. Alors si tu greffes Chataignier sur saule tu es très loin des familles, ils ne se retrouvent pas dans les Ordres.. Cela ne durera pas plus que quelques jours voir 2 semaines..On travaille au niveau des espèces avec un bon succès et les genres si l' on est obtimiste
Les greffes embryonnaires mentionnées par Baltet était fait sur radicule ie partie de la plante qui fournira la racine..et l' affrancissement se fesait assez rapidement de sorte qu' après déja quelques semaines le plant fait ses propres racines. J' ai observé de ses pommiers greffés sur aubépine et en regardant attentivement on voit très bien le déplacement d' une racine devenu dominante(ref Jardin botanique de Montréal 1989) et la croissance de l' arbre fesait une modification de croissance dans les années suivant ce transfert..Mais le plaisir d' esssayer reste là.
Dans les lilas, il devient difficile de greffer des lilas commun sur des lilas chinois.. formation de gros cordon cicatriciel et régression de la croisssance après quelques années.. on a sensiblement le même phénomène avec les lilas de Preston ou les lilas Villosa.. mais je veux réessayer encore..Il doit surement en avoir un qui est plus tolérant..
le frène est avec le lilas de la même famille des Oléacées ainsi que l' olivier.. j' aimerais bien greffé un olivier de branche de lilas..Ils sont du même genre ..je m' emballe
patrice a écrit le 18/01/2006 07:33
Merci pour ces infos... Pour ma part je maintiens l'expérience, juste pour le plaisir !
patrice a écrit le 25/01/2006 13:15
Pour les curieux, il existe la version electronique du livre à la BNF.

Dans un moteur de recherche, tapez : gallica economie rurale palladius

et vous tombez pile dessus
patrice a écrit le 16/02/2006 21:11
J'ai greffé en fente aujourd'hui cerisier sur laurier..
Demain je fais cerisier sur peuplier...

Je vous tiens au courant des résultats
hendy a écrit le 16/02/2006 21:43
Tu es déja en période de greffe.. Ici encore 2 mois
patrice a écrit le 17/02/2006 07:05
J'habite en zone climat méditerranéen... Alors forcement la vegetation est en avance... Les amandiers commencent à débourer.
patrice a écrit le 17/03/2006 10:26
Petit bilan des tests "palladius".

Greffé il y a environ un mois,

2 x cerisier sur laurier
3 x pommier sur saule
1 x cerisier sur peuplier.

aucun signe de dépérissement du greffon (j'ai deux greffes loupées, réalisées à le meme époque, de cerisier sur franc de cerisier, dont le greffon se ride, signe de déperissement et echec de la greffe).
patrice a écrit le 24/03/2006 15:49
Débourrage de cerisier (burlat) sur peuplier.







hendy a écrit le 24/03/2006 17:23
Je trouve intéressant que tu es essayé.. en saison estival, dis-moi, s' il y a eu formation de tissus cicatriciels répartis des deux cotés.
patrice a écrit le 24/03/2006 17:31
Oui oui bien sur, reportage photo pour montrer l'évolution...

Le cerisier sur laurier rose ne devrait pas tarder...

Les pommiers sur saule n'ont pas bougé (mais comme ceux sur pommier n'ont pas bougé aussi).

Par contre ca me fait penser que j'ai oublié de faire chataignier sur saule.. J'y vais de ce pas...
patrice a écrit le 12/04/2006 19:06
Les cerisiers sur laurier dépérissent. J'ai fait sur laurier-sauce : serait-ce plutot sur laurier rose ?

Mes deux cerisiers sur peuplier maintiennent leur vigueur mais stagnent au stade du début de débourrage (idem photo ci dessus).

Pommier sur saule, chataignier sur saule : le greffon est toujours beau, le PG tres vigoureux (plein de pousses se forment sur le saule, que je m'eforce d'epamprer régulierement) mais le greffon ne montre aucun signe de débourrage.
klakos a écrit le 12/04/2006 20:43
Que d'expériences de touche-à-tout !
patrice a écrit le 12/04/2006 20:45
Je suis désespérement curieux
yach a écrit le 12/04/2006 21:03
C'est vrai que c'est bien curieux tout ça mais après tout qui ne tente rien n'a rien, et c'est super sympa de nous montrer tout ça au jour le jour . Puis se sera également l'occasion de vérifier la règle qui dit que familles végétales différentes = greffage impossible. Quoique quoique ... on fait souvent cas du greffage de la tomate sur le melon qui à priori réussit bien en dépit du non respect de cette contrainte (je n'ai jamais testé à titre personnel cependant, donc à vérifier quand même) ... mais si tel était le cas, cela ne voudrait-t-il dire que les botanistes se sont trompés dans la classification de ces 2 végétaux ?
Michel_Alpes a écrit le 12/04/2006 21:55
Bonjour,
J'espère que le Burlat c'est sur un peuplier nanifiant...sinon ramasser des cerises à 30 mètres de haut...Hi!
C'est vrai que cette expèrience ne me serait pas venue à l'idée car on prend toujours pour argent comptant ce qu'on a pu lire dans les livres botaniques et revues spécialisées.
Je me souviens avoir lu il y a tres longtemps que certains avaient réussit à greffer par approche du pêcher sur du saule et que les fruits obtenus n'avaient pas de noyaux. Je crois que c'était dans un "Science et Vie".
En tout cas nous suivons l'évolution avec curiosité.
Cordialement.
patrice a écrit le 24/04/2006 14:40
Mince Le lierre a vite envahi le greffon en le deviant, et ce dernier a donc été desseché...

Je remets l'expérience à l'an prochain, c'était bien parti
vomito a écrit le 01/05/2006 23:13
Et pour pommier sur saule, ça donne quoi? C'est celui qui m'intéresse le plus, même transitoire pour quelques temps...
patrice a écrit le 02/05/2006 07:29
Tout d'abord bienvenue parmi nous Vomito.

Ca a été un échec, mais à noter que j'ai fait ca sur du sujet tres faiblement enraciné bouturé à l'automne dernier. Je tenterai à nouveau l'an prochain sur un sujet pleine terre.


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