Reinette Bergamote d’Ivan Mitchourine

 

 

 

Beaucoup savent sans doute que les plants issus des graines du pommier Antonovka commune, s’orientent presque tous vers leurs congénères sauvages du pommier forestier. Par contre, le pommier Antonovka-kaménitchka et Antonovka six-cents grammes donnent une proportion assez importante de plants à tendances nettement accusées vers l’état cultivé, ce qui apparaît surtout quand on plante des graines rondes provenant des fruits de ces variétés.

Et voici qu’une de ces graines de forme presque sphérique du pommier Antonovka six-cents grammes a donné dans ma pépinière une nouvelle variété magnifique par la saveur et l’apparence de ses fruits.

Le semis a été effectué en janvier 1893 ; l’été suivant un plant de belle apparence est sorti de la graine, pourvu de feuilles arrondies très pubescentes. Notons que le phénomène de pubescence des feuilles dans la première année de la croissance du plant, se présente très rarement. Le même été, afin d’établir le degré d’influence du porte-greffe sur la variété nouvelle greffée sur lui, au stade le plus précoce de son développement, j’ai greffé en écusson des yeux enlevés au plant sur les branches d’un poirier sauvage très vigoureux de trois ans. La greffe a très bien repris, et les deux années suivantes, en supprimant peu à peu les parties de la couronne du poirier sauvage, la variété de pommier greffée s’est développée bien vite en une très belle couronne. Mais à mon grand étonnement, la pubescence épaisse des feuilles et des rameaux s’éclaircissait chaque année davantage, et n’était la forte grosseur des longs rameaux, on aurait pu soupçonner une dégénérescence régressive de la variété nouvelle. Par la suite cependant, il s’est trouvé que c’eût été une grave erreur, car cette modification ne signifiait pas une évolution vers l’état sauvage de la variété en tant que manifestation d’atavisme (retour aux ancêtres) mais le résultat de l’influence du porte-greffe du poirier sur le jeune greffon de la variété, qui n’avait pas encore eu le temps de se révéler suffisamment résistante, influence qui s’est traduite par la confusion des caractères du pommier et du poirier. Ensuite, la tige du porte-greffe-poirier, malgré le développement sain et vigoureux du pommier greffé sur lui, à partir du printemps de la deuxième année qui suivit le greffage, est tombée gravement malade. On y vit apparaître quelque chose comme une gangrène sèche, de sorte que j’ai dû prendre des mesures pour sauver de la mort le rameau greffé de la nouvelle variété. Ne voulant pas le soumettre une fois de plus à l’influence d’un pommier porte-greffe et perdre ainsi les modifications acquises grâce à l’influence du poirier porte-greffe, j’ai pensé que le mieux serait de courber la tige du poirier vers le sol et enraciner le rameau greffé à son point de suture avec le poirier où, disons-le en passant, s’était formé un bourrelet. Comme je m’y attendais, le rameau a pris racine fort bien et très vite. En coupant graduellement les ramifications inutiles de l’ancienne couronne, j’ai formé facilement et rapidement la tige. En 1898, le jeune arbrisseau a porté les premiers fruits (dans la 5ème année à dater de la germination de la graine). Abstraction faite du retard survenu dans le développement de la plante à cause de la greffe et, ensuite, de l’enracinement, la première fructification a été prodigieusement précoce. Je suppose qu’elle est due au fait que la jeune variété a subi les perturbations d’un greffage inapproprié — d’un enracinement à un âge assez adulte et d’une coupe abondante lors de la formation de la tige. Ce fait doit attirer l’attention des spécialistes.

Ensuite, la modification progressive de l’aspect extérieur de l’arbrisseau chez la jeune variété, dans toutes ses parties, jusqu’à sa maturité, le changement subi par la forme et la grandeur des fruits au cours des récoltes de 1898 à 1906, offrent un tableau éminemment instructif.

Ainsi la forme du limbe des feuilles et sa surface, déjà à l’époque de la première fructification, par rapport à ce qui avait été constaté au début de sa croissance sur un sauvageon de poirier, ont notablement changé : le limbe a augmenté en proportion, a pris une forme plus habituelle pour les pommiers, mais par ses contours, le limbe rappelait parfaitement celui du poirier ; le léger duvet à sa face inférieure s’était épaissi, les rameaux s’étaient également couverts de poils ; la forme de leur surface, d’arrondie et glabre, était devenue côtelée.

La modification apparaît particulièrement dans les fruits qui, à leur première récolte de 1898, avaient l’aspect et la forme d’une poire (voir fig. 14). Le pédoncule des fruits de la première fructification était très gros, court, avec une saillie adventive latérale, couleur verte : il se trouvait en position fortement inclinée, non dans une cavité profonde, comme c’est le cas pour les fruits des pommiers, mais sur une forte proéminence inéquilatérale, couleur verte, comme chez les Bergamotes. C’est ce qui m’a suggéré l’idée de donner à cette variété le nom de Reinette-Bergamote. Je répète que la forme d’ensemble du fruit et sa coloration rappelaient bien plus celles du poirier que celles du pommier. La coloration était d’un jaune d’ocre vif frotté de vermillon du côté du soleil. La petite butte proéminente et les parties du fruit qui y touchent de près, étaient d’un vert vif luisant. La chair épaisse, croquante, d’une saveur douce et piquante, légèrement acidulée. Les fruits se sont conservés jusqu’au mois d’avril. Les pépins des premiers fruits étaient arrondis et gros, mais ne germaient pas. Les années suivantes, les fruits s’étaient quelque peu modifiés, se rapprochant de la forme habituelle des pommes.

Forme du fruit, dans la 8e année de la fructification du plant, les fruits sont de gros volume, napiformes. Coloration, épiderme brillant, épais ; arrachés de l’arbre les fruits verts prennent au fruitier une coloration jaune clair frotté de vermillon sur la face exposée au soleil. Toute la surface, sous la peau, est semée de points blanchâtres. Grosseur, 58 mm. de haut, 77 mm. de large, poids 171 gr. Pédoncule, gros, 20 mm. de longueur, avec une faible saillie latérale à sa base, il est inséré sur une surface parfaitement remplie, légèrement tubéreuse, de couleur verte. Pas de bassin. Œil, ouvert, chez certains fruits mi-clos, inséré dans un creux très peu profond et abrupt. Endocarpe, en forme de bulbe élevé, avec des logettes closes. Pépins, pleins, non plus ronds, mais de forme oblongue, brun clair. Chair, blanche et de couleur verte seulement au point d’insertion du pédoncule ; d’une façon générale, compacte, comme celle des Reinettes, d’une excellente saveur douce et piquante, légèrement acidulée, avec un léger arrière-goût onctueux. Maturité, cette variété demande à être cueillie le plus tard possible, mais s’accommode d’une époque plus précoce, par exemple, dans la seconde quinzaine du mois d’août. Les fruits finissent de mûrir au fruitier, fin décembre, et se conserve facilement jusqu’à l’été. Propriétés de l’arbre, croissance vigoureuse, branches éclaircies ; rameaux longs à arêtes pubescentes, de grosseur moyenne. Feuilles larges, orbiculaires, aux échancrures peu profondes, obtuses ; dimension moyenne. Les boutons à fleurs sont placés aux extrémités et tout au long des rameaux ; rendement assez abondant ; les fruits tiennent bien à l’arbre et tombent rarement. Cette variété a un bel avenir dans nos régions pour sa résistance absolument totale, son aptitude à rester longtemps en couche pendant l’hiver, et la bonne qualité de ses fruits. Variété de premier choix. Cet hybride a été multiplié par voie végétative pendant plus de cinquante ans sans que les caractères provenant du premier porte-greffe poire se soient perdus. C’est un des descendants de l’hybride primitif qu’Issaiev recroise avec le pommier « Pépin-safrané ». Pour éviter toute influence plasmatique, qui aurait permis d’autres interprétations, il utilise le pollen de l’hybride Reinette-Bergamote, qui ne contient pratiquement que le noyau cellulaire, pour fertiliser une fleur de pommier pur. Les arbres issus de ce croisement portent des fruits qui conservent l’aspect piriforme acquis par la voie végétative lors de la première greffe effectuée par Mitchourine. La seule interprétation possible est que le changement des conditions de vie du greffon sur un support inadéquat a modifié de manière durable les noyaux, a travers lesquels ce caractère nouvellement acquis est transmis à la descendance. (Stoletov, Mendel ou Lyssenko ? Deux voies en biologie. Collection Etudes Soviétiques.)

 

Texte extrait de : « Oeuvres choisies » d’Ivan Mitchourine

Crédit image : A. Bakharev « Mitchourine : un grand transformateur de la nature ». 1954